ÉCRIRE LA RECHERCHE « AVEC »

Écrire la recherche « avec »  et effet goody : De quelques apports de l’analyse institutionnelle

Dominique  Samson, août 2018

En 1983, dans le numéro d’une revue française d’éducation populaire consacré à la recherche-action, un contributeur remarque que « Bien souvent, ce sont à la fois les chercheurs professionnels et les codes qu’ils utilisent qui restent dominants dans le travail de recherche et d’écriture sur la recherche. La recherche-action, dans ce cas, ne reste-t-elle pas aux mains de ceux qui maîtrisent le code de l’écrit ? » [1].

Depuis, cette question est régulièrement posée, en pointant la tension, voire la contradiction entre le projet politique et militant qui sous-tend une majorité de recherches « avec » et les conditions de rédaction et de diffusion des recherches réalisées. Une notion proposée par René Lourau, l’effet Goody, me semble particulièrement heuristique pour comprendre cette contradiction mais également la travailler.

Après une présentation de cette notion, je m’intéresserai à la possibilité de contre-dispositifs d’écriture en m’appuyant à nouveau sur les travaux de René Lourau et plus largement de l’analyse institutionnelle ainsi que sur des expériences vécues ou analysées lors d’ateliers portant sur cette question de l’écriture. Au-delà de la recherche « avec », la question est également celle des marges de manœuvre vis-à-vis du texte académique institué et du désir de transformer l’écriture des sciences sociales.    

  1. L’effet Goody : commande d’écriture et surimplication

 L’effet Goody

 Cette notion apparaît chez Lourau dans Le journal de recherche. Matériaux d’une théorie de l’implication (1988).  L‘effet Goody, nommé ainsi en référence aux travaux de l’anthropologue Jack Goody[2], désigne l’effet de rétroaction de l’exposé final de la recherche sur les « procédures d’investigation, le recueil de données » et plus largement sur le « regard du chercheur », le « rapport observateur/observé » .

Par « exposé final« , il faut entendre la mise par écrit de la recherche qui peut prendre différentes formes selon le contexte : livre, article, communication, rapport ou mémoire. Lourau rappelle que cet exposé représente le « droit d’entrée dans la cité scientifique ». Les normes de ces écrits à produire impérativement vont donc jouer en amont, dès l’entrée sur le terrain, voire dès le « choix » de ce terrain. Elles jouent sur le rapport à ce qui est à observer ou à écarter de l’observation, à écouter ou à ignorer, à noter ou à passer sous silence. Dit autrement, « le texte institutionnel, commandité par l’institution de recherche, ‘fabrique’ le regard du chercheur » (Lourau, 1988).

Repérer et nommer des effets a été une activité théorique importante pour le courant de l’analyse institutionnelle jusqu’au milieu des années 90 visant « la formalisation d’un phénomène récurrent qui se reproduit dans certaines conditions[3]« . Par la suite, Lourau préfèrera travailler cette récurrence avec le couple potentialisation/actualisation ce qui explique sans doute pourquoi il laissera « en jachère » cette notion d’effet Goody même si elle continue à apparaître dans certaines publications[4].

Cette notion permet à Lourau de prolonger sa théorisation du concept d’implication.  Dans la préface du Journal, il revient sur la notion d’implication secondaire qui englobe le rapport à l’écriture, à l’exposé de la recherche ainsi que le rapport au paradigme de recherche, aux modèles théoriques et méthodologiques. Cette bipartition entre implication primaire et secondaire – secondaire car moins directement analysable par le chercheur dans le temps même où il produit la recherche[5] – est une modalité pour démêler un tant soit peu (mais pas trop) ce « nœud de rapports« [6] qui rattache le chercheur aux processus d’institutionnalisation de la recherche.

La notion d‘effet Goody est proposée dans la conclusion du Journal à l’issue d’un travail d’exploration de journaux de chercheurs et/ou d’écrivains. C’est-à-dire de journaux qui sont tenus par des scripteurs pour qui la production écrite doit forcément aboutir à une publication et/ou à une diffusion élargie s’ils veulent être reconnus par l’institution universitaire, scientifique, littéraire, éditoriale, etc. Cette notion permet également à Lourau de prolonger une réflexion sur l’écriture comme outil d’institutionnalisation d’un nom d’auteur, outil d’institutionnalisation d’un « individu particulier, essayant d’accéder à la singularité par l’intermédiaire de l’écriture, de l’institution universitaire, de l’institution de l’édition et de quelques autres institutions encore. »  (Lourau, L’instituant contre l’institué,  1969).

Il n’est donc guère étonnant que dans la conclusion du Journal, Lourau associe effet Goody et surimplication. Il précise également que la rhétorique de la surimplication facilite l’évitement de l’analyse des implications et facilite également la mise en place de méthodes et de finalités « qui ne cherchent guère à rompre avec l’institué de la recherche » (Lourau, 1988, p. 247).

Pour ma part, j’ai continué à utiliser cette notion même si effectivement elle risque d’enfermer l’analyse dans une vision un peu mécaniste des processus en accentuant une logique cause/conséquence. Son intérêt est qu’elle permet, d’une part, de prendre en compte la question de la/des commandes d’écriture dans les pratiques de recherche. D’autre part, la référence aux travaux de Goody complexifie la compréhension de ce que sont des commandes d’écriture.

  • Commande et formes graphiques et sociales

Le terme de commande ou le qualificatif  « commandité » appliqués à la production écrite scientifique peuvent sembler outranciers même si, paradoxalement, ils renvoient à des expressions en usage dans le champ artistique ainsi qu’à l’histoire de la figure de l’auteur (Samson, 2002). L’idée de commande d’écriture potentielle est souvent associée à celle de travail exécuté sur ordre, de soumission à. Elle est comprise comme limitant les qualités d’authenticité et d’originalité de l’écriture ainsi que la capacité d’autonomie du scripteur (D. Samson, C. de Saint Martin, G. Monceau, 2016, 2017).

Je rappelle qu’en psychosociologie et dans le courant de l’analyse institutionnelle, l’usage du terme commande est fréquent – associé à des dispositifs du type intervention et/ou recherche-action. L’analyse institutionnelle a contribué à l’élaboration théorique et méthodologique de cette notion, s’intéressant au couple commande/demande et cherchant à en faire une analyse dynamique et dialectique souvent résumée par cette formule : « derrière la commande se cachent des demandes ». Le dispositif d’intervention socianalytique a introduit la pratique de la restitution et de l’analyse collective de la commande durant l’intervention – et non avant dans un huis clos entre commanditaires et intervenants.

Dans ce même courant, il y a eu la volonté de transposer cette notion de commande à des situations d’écriture. C’est Lourau qui, à mon sens, a été le plus loin dans ce travail de transposition. Dans le cadre de cet article, je me contenterai de citer un passage des Actes manqués de la recherche (1994) dans lequel il rappelle sa proposition de l’intellectuel impliqué[7]. Ce qui le caractérise est le fait de ne pas analyser son rapport aux institutions, rapport constitué de « commandes explicites de recherches, de publication, d’adhésion à un paradigme, de reproduction d’un discours institutionnel dans l’écriture, de dispositifs de recherche, de dispositifs pédagogiques, etc».

La transposition de la démarche socianalytique sur le terrain de l’écriture oblige à rendre visible ces commandes afin d’essayer de collectiviser l’analyse alors même que l’acte d’écriture (et – mais dans une moindre mesure – de lecture) est le plus souvent perçu comme une pratique solitaire par excellence. La question de la/des commandes permet donc de replacer cet acte d’écrire dans un collectif visible et invisible. La notion d’effet Goody s’inscrit dans cette perspective tout en complexifiant la perception des commandes d’écriture. Ainsi cette notion va amener Lourau à introduire à plusieurs reprises l’idée d‘imaginaire. Cet imaginaire est à comprendre comme imaginaire social dans la lignée de Castoriadis mais aussi comme imaginaire particulier d’individus pris dans leurs rapports aux institutions universitaire, littéraire, de la recherche, voire religieuse lorsque la recherche est investie d’une mission devant transcender les rapports de force.

La référence à Goody permet de travailler autrement sur le couple implicite/explicite dans l’optique de rendre « visible » les commandes d’écriture. Cet auteur bouscule une représentation dominante de l’écriture qui privilégie le texte, sa rédaction, les mots choisis, les dimensions rédactionnelles, etc., au profit d’une approche qui met l’accent sur les formes graphiques qui sont également des formes socio-historiques et institutionnelles. Par exemple, Goody s’intéresse au tableau mathématique comme modalité de restitution des résultats dans sa discipline. Au lieu de focaliser sur la signification des mots présentés dans un tableau, il pose l’hypothèse que cette forme graphique tableau va jouer sur cette signification en accentuant la dimension binaire et ce, au-delà de l’intentionnalité du chercheur. Ainsi pour lui, la « pensée sauvage » de Lévi-Strauss ne trouve peut-être pas tant sa source dans des observations de terrain que dans la volonté de mettre en tableau les résultats. Si l’on continue à tirer le fil de la forme graphique « tableau », celle-ci symbolise une représentation dominante de la scientificité – associée à l’intertexte des mathématiques et des sciences dites dures – qui va être le modèle auquel Lévi-Strauss et d’autres se confrontent en élaborant le cadre théorique du structuralisme.

Le travail de Goody élargit donc la compréhension de ce que peut être une commande d’écriture au-delà des prescriptions figurant dans un cahier des charges ou sur le site d’une revue. Pour ma part, j’inclus dans l’exploration de la commande d’écriture les formes argumentatives : l’usage du pronom « nous » par exemple, l’usage des citations, le suivi de tel ou tel plan, de telles ou telles normes  bibliographiques, etc. Ces formes sont indexées aux disciplines, aux aires culturelles et géographiques et à la période historique. Pareillement, il me semble nécessaire d’élargir cette exploration de la commande en y incluant les genres : la communication orale ou en ligne, le symposium, le livre, l’article. Là également les formats et les règles des genres institués ne sont pas immuables.

Ainsi l’insistance de Lourau sur la forme livre reflète, au-delà d’un rapport affectif important vis-à-vis de cet objet, l’unité d’évaluation privilégiée à son époque. Ces dernières années, l’unité d’évaluation a changé de forme, privilégiant l’article et les livres dits collectifs, un changement de forme à mettre en lien, bien entendu avec la mutation numérique, la mondialisation et l’accroissement du nombre de chercheurs et d’étudiants[8]. Une autre particularité, qui marque ces dernières décennies, est la rapidité du changement dans les règles – qui induit tensions et contradictions parmi les scripteurs et rend d’autant plus difficile le repérage des commandes.

La figure de l’auteur peut également être appréhendée dans une perspective de forme sociale (Samson, 2002) : une forme qui a une histoire, qui oblige à une certaine posture d’écriture (d’autres postures existent) et donc actualise certains rapports à l’écriture et à l’écrit. Ces dernières décennies, il y a eu interférence, voire superposition des formes sociales « auteur » et « chercheur », un processus qui  se réfracte dans les commandes d’écriture. Il me semble que la systématisation de l’équivalence entre auteur et chercheur contribue à produire un rapport surimpliqué à l’acte d’écrire et à l’exposé final. J’irai même jusqu’à dire : un rapport de propriétaire…

Ecrire la recherche « avec » : demandes  et dispositifs d’écriture

 Cette compréhension élargie de ce qui constitue une commande d’écriture complexifie l’expression de « code de l’écrit » utilisée par Le Boterf dans la citation qui ouvre cet article. En effet, il n’y a pas que les chercheurs qui possèdent le code de l’écrit. Par contre, bien souvent, seuls les chercheurs maîtrisent celui de la recherche et repèrent les différentes composantes – explicites / implicites – de la commande d’écriture. Juste un exemple : même si les chercheurs ont comme partenaires des lecteurs en sciences sociales, il y a de forte chance que ceux-ci ne soient pas capables de repérer quels éditeurs et quelles collections sont valorisées par telles ou telles disciplines.

D’autre part, il me semble qu’une des conséquences de l’effet Goody est la prise en compte très partielle et partiale des demandes et ce, du fait de la focalisation des différents protagonistes sur la/les commandes de recherche et/ou d’intervention et d’écriture.

Quelles demandes ?

 Lors du symposium « Recherche avec » d’Ottawa en 2014, j’ai co-animé l’atelier thématique « Les spécificités de l’écriture dans la recherche « avec« [9] et animé l’espace de discussion qui s’est déroulé avant. Dans ces deux temps, il a été question des demandes : celle des chercheurs (que l’on a tendance à passer sous silence) et celles des sujets/objets de la recherche.

Avec du recul, il me semble qu’une position relativement partagée était de dire que ces derniers n’ont pas réellement de demandes d’écriture, voire même développent des résistances lorsqu’ils sont invités à participer à l’écriture de l’exposé final. Et deux des « cas » présentés lors de l’atelier rendaient bien compte de cette résistance. Pour ma part, j’avais également été confrontée à une expérience de recherche-action qui, bien qu’ayant abouti à la production d’un article co-écrit à six mains, m’avait donné la sensation d’une résistance à l’écriture alors même que l’article avait été publié dans une revue en Sciences de l’Education[10].

Et, à nouveau avec du recul, je m’aperçois qu’il n’est quasi jamais question des résistances des chercheurs vis-à-vis de cette écriture collective. Pour ma part, j’ai pourtant « résisté » lors de cette expérience de rédaction d’un article avec deux étudiants alors que j’étais moi-même encore doctorante et à l’initiative de cette proposition de faire participer les étudiants à cette rédaction. Certes, j’ai abandonné relativement facilement la place de l’auteur pour celle du scribe qui rend compte de la parole des autres mais je n’ai pas abandonné sans regret ! J’ai découvert au fil de l’écriture que cela m’amenait à renoncer à inscrire cet article dans un ensemble (de lectures, de cadres théoriques, d’autres expériences de recherche, etc.) et à valoriser un processus de recherche dépassant cet écrit. Pour les deux autres co-auteurs, cet écrit ne s’inscrivait pas dans un tel processus de longue durée avec l’objectif de devenir auteur.e et/ou chercheur.e. Ils étaient donc relativement libres quant à la commande alors que j’étais sensible à la tension entre l’interprétation de la commande (légitimer la démarche de recherche-action), leurs demandes (raconter leur histoire – avec toute la polysémie contenue par ce mot) et les miennes (mettre en avant certains « résultats » auxquels j’avais contribué au dépens d’autres).

Lors de l’atelier à Ottawa, j’ai préféré présenter une autre expérience qui me semblait plus significative en termes de commandes[11] et de demandes d’écriture. Il s’agissait d’une recherche-action qui a duré quasiment trois ans, portant sur les compétences développées par des parents d’enfants en situation de handicap mental. Nous étions deux intervenants, ma « mission » portant spécifiquement sur la tenue d’un journal de bord restituant les échanges lors des séquences collectives. Je précise que je suis arrivée plusieurs mois après le début de la recherche-action – donc après que l’animateur principal, directeur de la structure responsable de la mise en œuvre de cette recherche-action[12], ait  posé les fondements méthodologiques et défini les objectifs de la recherche.

A. fait souvent référence au compte-rendu final de cette recherche en parlant du livre que nous (c’est moi qui souligne) allons écrire. Cette idée d’un livre à écrire finit par être reprise par une partie du groupe des parents et en fait fuir d’autres. Il y a donc des demandes d’écriture (et quelques expériences de passages à l’écrit tentées par des participants en amont) du côté des sujets/objets de la recherche. Ma proposition de mettre en place des ateliers d’écriture est retenue, des textes sont produits et constituent un chapitre du rapport final, c’est-à-dire un peu plus de 90 pages. Les noms des parents figurent sur la page de couverture, le rapport est mis en ligne sur le site du centre commanditaire de cette intervention, un centre qui draine un fort potentiel de « lecteurs » puisqu’il regroupe 12 établissements et services médico-sociaux privés s’adressant à des adultes, adolescents et enfants en situation de handicap mental.

Pourtant cette expérience d’écriture n’a pas été vécue comme totalement satisfaisante par la majorité des participants. Pour faire bref, il me semble que cette insatisfaction provient en grande partie du fait que nous ne partagions pas la même vision de ce « livre » que nous devions écrire ensemble. Du livre et de ses lecteurs ! C’est A. qui va prendre en charge la structuration du rapport dans lequel il met l’accent sur le cadre théorique développé dans sa thèse de doctorat autour de la notion de compétence ; il y défend également la méthode qu’il a choisie. Les parents (majoritairement des femmes) souhaitent un livre dans lequel ils témoignent de leurs expériences revisitées par les analyses produites lors de la recherche-action. Pour A.,  les lecteurs visés sont des professionnels et des chercheurs ainsi que de futurs « clients » ; pour les parents, les lecteurs visés sont d’autres parents et des professionnels. Ces différences en termes de lecteurs ont été explicitées lors des séances centrées sur l’écriture.

Ces analyses, bien entendues, ont été produites dans l’après-coup car durant les temps d’écriture nous étions tous bien trop focalisés sur la nécessité de rendre une production écrite dans les délais. Toutefois, la commande semblait – de mon point de vue –  laisser une grande marge de manœuvre en termes de forme scripturale. C’est pourquoi il me semble que les demandes de A. – et/ou la tension entre ses demandes et ce qu’il imagine de la commande – ont joué autant sinon plus que la commande en termes d‘effet Goody. Dit autrement, la référence à une commande peu contraignante a été mise en avant par A. pour légitimer certaines de ses demandes (sur la définition de la notion de compétence par exemple) aux dépens de celles des parents ou des miennes. Dans cette logique, la centaine de pages du « journal » ne sera jamais utilisée et ce sont les parents, exaspérés de devoir encore et encore écrire, qui rappelleront – en vain – son existence.

  • Dispositifs d’écriture et contre-dispositifs

La tenue d’un journal m’amène à la question des dispositifs et des contre-dispositifs d’écriture. J’ai beaucoup emprunté à Delcambre (1997), un chercheur français qui a croisé la route de l’analyse institutionnelle, pour réfléchir à ce qu’est un dispositif d’écriture. Je retiens ceci de ses travaux ainsi que ceux de Foucault (1977) et Deleuze (1988, 1996) : un dispositif a une fonction stratégique[13] ; il est souvent une réponse à l’urgence, il est souvent limité dans le temps et/ou associé à un objectif bien précis (ce qui n’interdit pas sa reconduction). Dans cette perspective, retracer  l’histoire du dispositif, de sa mise en place, des résistances est essentiel. L’idée de dispositif met l’accent sur les dimensions organisationnelle, matérielle (lieux et moments d’écriture, outils, supports, etc.) et sur le rapport de places impliqué dans et par cette organisation. Delcambre apporte un autre élément à retenir : un dispositif d’écriture est aussi un dispositif de paroles[14].

Au moment du symposium d’Ottawa, en amont comme durant l’atelier, des dispositifs d’écriture sont décrits. On peut noter les convergences entre ces différents dispositifs : ateliers d’écriture, rédaction de monographies, de comptes rendus intermédiaires, tenue d’un journal, etc.  Ces dispositifs peuvent privilégier l’écriture individuelle ou collective ou encore alterner les deux. D’une manière générale, on peut dire qu’ils fonctionnent bien : dans la majorité des cas, ils permettaient de produire de l’écrit. Pourtant, derrière des dispositifs apparemment semblables, les objectifs divergent ainsi que le statut prêté à l’écrit produit : soit l’objectif est d’associer les sujets/objets de la recherche à l’écriture de l’exposé final, soit l’écriture est comprise comme un outil de production de données au même titre que les entretiens, les groupes de discussion collective, etc. Certains dispositifs reconduisent donc la division du travail classique de la recherche académique – au-delà même de la question de qui rédige l’exposé final.

Pour illustrer ce propos, je vais revenir sur le  journal de recherche tel qu’il a été expérimenté  par Lourau (1981, 1988, 1994, 1997).  Le journal est un contre-dispositif d’écriture dans la mesure où il prend son sens vis-à-vis de la production du texte institutionnel. Dans une perspective de recherche,  le journal est le « hors-texte » (Lourau, 1988) du texte institutionnel commandité par l’institution.  Le va-et-vient et les interférences entre texte institutionnel et hors-texte, les altérations d’un dispositif par l’autre produisent du sens et des données. Le journal peut aussi jouer le rôle d’un piège à effet Goody car il rend en partie possible une analyse à chaud des effets de l’écriture sur la recherche en cours et ce, par la relecture, la mise en circulation du journal et/ou la décision de l’inclure – en totalité ou partiellement –  dans l’exposé final.

Il y a également une dimension instituante dans l’usage du journal chez Lourau même s’il la relativise parfois. Il y a la volonté de bousculer, de transformer l’écriture des sciences sociales. Cette volonté se retrouvait aussi chez d’autres auteurs, proches ou moins proches, comme Lefebvre, Lapassade, Deleuze et Guattari pour ne citer que ceux qui se sont rencontrés – voire affrontés – autour du cadre théorique de l’analyse institutionnelle. Je rappelle quelques éléments : intérêt de Lefebvre et Lapassade pour les hybridations entre genres textuels (l’approche autobiographique et l’écriture de la recherche par exemple), volonté chez Guattari et Deleuze de défaire la « fonction-auteur »[15] et élaboration de la notion d’agencement collectif d’énonciation (Deleuze, Parnet, 1996) qui a valeur de contre-dispositif d’écriture.

A ce titre, certains dispositifs décrits lors de l’atelier d’Ottawa n’avaient pas cette visée de contre-dispositifs. D’autres si – en sachant que cette visée ne coïncide pas toujours avec les objectifs  du chercheur qui peut être dépassé par les autres participants et/ou par le dispositif mis en place. Par ailleurs, il me semble que les contre-dispositifs d’écriture ne prennent de l’ampleur que s’ils sont portés par des collectifs.  Il ne faut pas oublier que les expérimentations scripturales de Lapassade, Deleuze et Guattari se déroulent alors que le nombre des lecteurs d’ouvrages en sciences sociales se démultiplie au-delà du lectorat étudiant,  alors que l’université de Vincennes se déploie,  alors que la notion de praticien-chercheur est proposée par des chercheurs. D’un point de vue historique, je fais référence à la décennie 70.

Ainsi la notion d’agencement collectif d’énonciation dépasse le couple en écriture formé par deux individus et s’ancre dans des pratiques culturelles, militantes et politiques diversifiées qui interfèrent entre elles.  Le dispositif d’écriture que les femmes du CERFI – Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles – mettent en place (Lourau, 1988) est à ce titre intéressant. Pour aller vite,  la tenue d’un journal va être instituée parallèlement à la rédaction de rapports et d’articles.  Est-ce  un hasard si certaines de ces femmes ont participé à un autre dispositif d’écriture collectif instituant : Le Torchon brûle, premier journal  du mouvement féministe ?  Le fil qui relie ces deux expériences est la volonté d’une écriture collective bousculant  la fonction-auteur. Dans le cas du Torchon brule,  les articles étaient anonymes ou signés sous pseudonymes alors même que certaines avaient un nom d’auteure littéraire et/ou scientifique[16].

Pour conclure, une forme est un rapport de force

C’est par ce type de formule que l’Analyse institutionnelle a fait et défait sa réputation : de l’ordre de l’intuition, de l’hypothèse, du mot d’ordre mais ne pouvant faire l’objet d’une démonstration académique. D’où peut-être aussi cet intérêt pour une autre écriture en sciences sociales et cette vigilance sur les effets de la commande.

Il a toujours été évident pour moi – quitte à sembler naïve ou dogmatique – que les dispositifs de « recherche avec » ne pouvaient éviter un questionnement sur leurs pratiques d’écriture et sur la rédaction de l’exposé final de la recherche. Les conditions de cette rédaction  jouent un rôle d’analyseur. Si cet exposé n’est porté que par les chercheurs, à mon sens, la finalité du « avec » n’est atteinte que partiellement et entre en contradiction avec les dimensions politiques qui sous-tendent la recherche « avec »

C’est pourquoi il me semble nécessaire d’inventer d’autres formes de restitution de la recherche, de s’essayer à d’autres postures scripturales pour que cette écriture « avec » puisse s’expérimenter. Cela signifie également l’existence d’autres circuits de diffusion s’adressant à des lecteurs hors champs universitaire au sens large : c’est-à-dire un lectorat qui ne soit pas composé exclusivement de chercheurs, de doctorants ou de docteurs voulant à leur tour devenir chercheurs.

La mutation numérique et les supports de diffusion qui sont nés avec elle offrent de réelles potentialités pour des expérimentations de même que le nombre croissant de personnes formées à la recherche. Ainsi, la recherche « avec » pourrait être un des chantiers où d’autres formes d’écriture s’expérimentent en dérangeant et en hybridant le texte académique.

Or, je remarque que les expérimentations, lorsqu’elles existent, semblent déserter le terrain de l’écriture et préférer le film, la vidéo, le théâtre… Ce constat m’interroge sur nos rapports à l’écriture. Lourau rappelait que l’intellectuel – au-delà de sa posture critique souvent idéalisée – est aussi un « préposé à l’institutionnalisation » (1994). Peut-être que cette question de l’écriture est également analyseur – au-delà de la question de l’exposé final – du poids de cette commande d’institutionnalisation.

Eléments de bibliographie :

Delcambre P. (1997). Ecriture et communications de travail. Pratiques d’écriture des éducateurs spécialisés. Lille : Presses Universitaires du Septentrion

Deleuze G. (2003). Qu’est-ce qu’un dispositif ? [1988] Deux régimes de fous. Textes et entretiens, 1975-1995. Paris : Minuit

Deleuze G., Parnet C. (1996). Dialogues. Paris : Flammarion

Dosse F. (2007). Gilles Deleuze Felix Guattari. Bibliographie croisée. Paris : La découverte

Foucault M. (2001). Le jeu de Michel Foucault [1977] Dits et écrits II, 1976-1988. Paris : Gallimard

Gaulejac de. (2012). La recherche malade du management. Versailles : éditions Quæ

Goody J. (1977/1978). La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage. Paris : Minuit

Hess R., Savoye A. (1993). L’analyse institutionnelle, deuxième édition refondue, Paris : Que sais-je ? Puf

Le Boterf G. (1983). La recherche-action : une nouvelle relation entre les experts et les acteurs sociaux ? Pour, 90, 39-46

Lourau R. (1981). Le lapsus des intellectuels. Paris : Privat

Lourau R. (1988). Le journal de recherche. Matériaux d’une théorie de l’implication. Paris : Méridien Klincksieck

Lourau R. (1990). Implication et surimplication. La revue du Mauss, 10, 110-119

Lourau R. (1994). Actes manqués de la recherche. Paris : PUF.

Lourau R. (1994). Traitement de texte, Communications, 58, 157-166.

Lourau R. (1997). Implication/Transduction. Paris : Anthropos

Lourau R. (1997). La clé des Champs. Une introduction à l’analyse institutionnelle. Paris : Anthropos

Multitudes 34(2008). L’effet-guattari, pp. 22-133

Noaille, S., Laroussi, N. & Samson, D. (2002). Ecrire avec ou sans tuteur ? – Regards croisés sur une recherche-action. Pratiques de formation/Analyses, 44, 101-118.

Samson D. (2002). L’ombre de l’auteur – Des rapports de force dans l’acte d’écrire, 2002. Thèse en Sciences de l’Education, Université de Paris 8, Saint Denis.

Samson D. (2013).  Escrita e trabalho de institucionalizaçao : o efeito Goody.  In Solange L’Abbate, Lucia Cardoso Mourão & Luciane Maria Pezzato (orgs). Analise institucional e saúde coletiva no Brasil (Analyse institutionnelle et santé collective au Brésil),  Sao Paulo (Brésil) : Hucitec, 131-146

Samson D., de Saint Martin C. & Monceau G. (2016). Perception étudiante de la commande d’écriture de mémoire et rapport à l’écriture, Nouveaux cahiers de la recherche en éducation n°19(2), 74-94

Samson D., de Saint Martin C. & Monceau G.  (2017). Tutorat de mémoires, courriel et rapport au temps, Education permanente,  212, 143-152

 

 

[1] G. Le Boterf dans Pour, une revue s’adressant à des chercheurs comme à des praticiens. J’ai présenté ce texte dans le cadre du groupe Les sources de la recherche avec ; un compte rendu de ces travaux figure  sur la plateforme Recherche avec (2017).

[2] Plus particulièrement en référence à son premier livre sur l’écriture traduit en France chez Minuit en 1978 : La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage. Le nom de Goody, associé à l’expression « raison graphique », est  cité par R. Lourau dès février 1985 dans une note d’un texte rédigé en vue d’un colloque sur « La démarche clinique en sciences humaines et sociales » (L’imagination socianalytique, non daté, tapuscrit).

[3] R. Hess, A. Savoye (1993). Le chapitre « Effet » (pp. 72-83) en présente une douzaine.

[4] Dans Actes manqués de la recherche (1994), le terme d’effet disparaît mais la référence à Goody demeure.  Cette notion est  présente dans l’article « Traitement de texte » (1994), dans La clé des Champs (1997) ainsi que  dans la partie « journal » de Implication/ transduction (1997) où elle est  mentionnée sans aucun développement.

[5] Les implications primaires – car plus accessibles dans le temps même de la recherche – concernent les rapports à l’objet de recherche, à l’institution de la recherche, à la commande et aux demandes sociales.

[6] « L’implication est un nœud de rapports. Elle n’est ni ‘bonne’ (usage volontariste), ni ‘mauvaise’ (usage juridico-policier). La surimplication, elle, est l’idéologie normative du surtravail, de la nécessité de ‘s’impliquer’. » (Lourau, 1990)

[7]Une notion proposée dans Le lapsus des intellectuels, 1981, Privat.

[8] V. de Gaulejac (2012) propose une analyse étoffée de l’institution universitaire en lien avec  la montée en puissance du New public management. Cette analyse éclaire les évolutions des commandes d’écriture et des rapports à l’écrit.

[9]Cinq participants ont présenté une expérience de recherche « avec » dans laquelle il y avait eu volonté d’associer l’ensemble des participants à l’écriture de cette recherche.  Et ces présentations ont été discutées par l’ensemble des participants. Rubrique Ottawa 2014 / Comptes rendus des ateliers du 2 mai.

[10] Noaille S., Laroussi N. & Samson D. (2002). Pratiques de formation/Analyses. Cet article a été co-écrit par moi et deux étudiants issus de la promotion  d’une petite trentaine d’étudiants qui a été le sujet/objet de cette recherche-action. Nous nous sommes appuyés sur des comptes rendus rédigés par d’autres étudiants pour rédiger l’article. Outre que ces comptes rendus étaient succincts, la majorité de la promotion a peu à peu délaissé le projet « article » et nous n’avons jamais eu de retour sur ce texte.

[11] Pour ma part, j’utilise fréquemment le pluriel lorsque j’analyse le pôle commande. En effet, il me semble que nous sommes souvent face à des configurations de double commande comme dans cet exemple : une commande de recherche émanant non plus de l’Etat mais de l’Europe et la commande émanant du centre privé qui a répondu à l’appel d’offre européen et a reçu les financements afférents.

[12] Un institut de formation et de recherche coopérative relevant d’un réseau national associatif  relativement ancien dans le champ de l’éducation populaire. Pour des raisons d’anonymat, je désignerai l’animateur responsable de la  R.-A. par l’initiale A.

[13] A noter que dans les échanges en amont de l’atelier d’Ottawa, les idées de stratégie et/ou d’écritures stratégiques sont mentionnées à plusieurs reprises.

[14] A ce titre, l’ouvrage de Françoise Waquet, (2003) Parler comme un livre. L’oralité et le savoir (XVIe – XXe siècle). Paris: Albin Michel, demeure une lecture de référence malgré la date de sa rédaction – et donc l’évolution des dispositifs décrits.

[15] On a un peu oublié aujourd’hui le choc de cette écriture à deux parfois symbolisée par un trait d’union entre les deux noms. Le livre de Dosse (2007) permet en partie d’en prendre la mesure ainsi que le n° 34 de Multitude. Le texte qui ouvre ce numéro,  rédigé par E. Alliez et A. Querrien,  porte justement sur la notion d’agencement collectif d’énonciation.

[16] Il est question de cette expérience dans le catalogue Ouvrir le livre de mai, La parole errante, 2008, pp. 189-215, avec une interview de Nadja Ringard. Je profite de cette note pour dire que cette expérience est pour moi l’implication la plus forte qui me rattache à la question du désir d’écriture collective.  Enfant, j’ai « vu » ma mère et sa sœur participer à cette expérience,  leur duo réfractant la tension anonymat/nom d’auteure. L’une était « fâchée » avec l’écriture alors que l’autre était un écrivain reconnu.

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