Le présent d’un passé de violences. Mémoires et identités dans le Guatemala post-génocide

Le 10 mai 2013, devant une salle comble d’un des Tribunales de Mayor Riesgo (Tribunaux pour crimes de risque élevé) de Guatemala Ciudad, la juge Jazmín Barrios reconnaissait l’ancien général José Efraín Ríos Montt coupable de crime de génocide et de crimes contre l’humanité. Montt fut alors condamné à 80 ans d’emprisonnement, et la foule entassée dans le tribunal, composée de paysans mayas et de défenseurs des droits humains, s’écria « justice, justice! ». Cela faisait déjà plus de quinze ans qu’ils s’étaient conjointement engagés dans une lutte de longue haleine pour amener à la barre les hauts responsables des 415 massacres de civils qu’a commis l’armée guatémaltèque entre 1981 et 1983. Bien que le verdict de Barrios ait peu après été annulé pour des motifs procéduraux, il n’en demeure pas moins une victoire importante à leurs yeux. C’est en effet la première fois que les massacres de 1981-1983 ont formellement été reconnus comme constituant un génocide par les autorités nationales.

Le livre Le présent d’un passé de violences. Mémoires et identités dans la Guatemala post-génocide examine la lutte des défenseurs des droits humains pour la vérité et la justice au Guatemala, en se centrant plus particulièrement sur l’action de deux organisations non gouvernementales (ONG): soit le Centro de Acción Legal en Derechos Humanos (Centre d’action légale pour les droits humains – CALDH), l’ONG de juristes qui a initié la poursuite juridique contre Montt, et l’Equipo de Estudios Comunitarios y Acción Psicosiocial (Équipe d’études communautaires et d’action psychosociale – ECAP), une ONG de psychologues qui a offert un soutien psychosocial aux survivants de massacres ayant accepté de s’y impliquer à titre de témoins. À partir d’une « double ethnographie », soit une enquête de terrain menée à la fois au sein de ces deux associations et auprès des populations prétendument bénéficiaires de leur projet, il analyse les tensions qui se jouent entre l’imaginaire politique de militants pour les droits humains et les droits autochtones au Guatemala, et les pratiques de paysans mayas n’ayant jamais connu, et ne connaissant toujours pas, d’État de droit.

Karine Vanthuyne_Pages couverture

 

Mon argument principal est que leur attention étant étroitement centrée sur la réparation des violations de droits commises entre 1981-1983, les promoteurs de la poursuite contre Montt ont eu tendance à percevoir le comportement de ses victimes comme le produit de ces seules exactions – négligeant de ce fait de reconnaître que les manières de penser et d’agir des survivants de massacres qu’ils ont mobilisés pour leur projet découlent non seulement de la violence politique plus récente dont ils ont souffert, mais aussi de l’histoire longue de violence structurelle et symbolique dont ils ont hérité et qui encore aujourd’hui, marque leur vie. Dans ce livre, après avoir identifié les registres d’action du CALDH et de l’ECAP, je m’attache donc à reconstituer cette histoire et son héritage, pour ensuite examiner comment ils encodent la façon dont les participants au projet de justice s’y impliquent. Cela m’amène à mettre en lumière quelques-unes des limites des projets dits de « justice transitionnelle » eu égard à la démocratisation de sociétés émergeant de conflits violents. Si, par exemple, sur la scène nationale, la poursuite contre Montt a amené les paysans mayas qui y participent à endosser le statut de victime ayant des droits de citoyen à faire valoir auprès de l’État, il n’en demeure pas moins, que, sur la scène locale, ce processus d’appropriation des représentations et des pratiques démocratiques achoppe. L’histoire longue de non prise en compte des intérêts des paysans mayas par les acteurs qui supposément les représentent, fait en sorte que, dans leurs villages, ils s’accommodent avec l’impunité, et continuent d’entretenir des rapports clientélistes avec des figures autoritaristes. Il en va, à leurs yeux, de leur survie, ces rapports constituant leur seul moyen d’accéder aux ressources dont ils ont besoin pour se nourrir, se vêtir ou se soigner.

L’ouvrage est disponible ici.

Crédit photo de la couverture du livre : Étienne Roy-Grégoire, lors de la conférence de presse du CALDH et de l’AJR, le 6 octobre 2006.

Crédit photo de l’article : Karoline Truchon.

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POUR REJOINDRE L’AUTEURE :

Karine Vanthuyne, professeure adjointe,

Département de sociologie et d’anthropologie, Université d’Ottawa

Karine.Vanthuyne@uottawa.ca

 

 

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