LES REGARDS QUI RECONNAISSENT ET DONNENT DU POUVOIR

*Contribution inédite pour RechercheAvec : « Regard du dedans, regards du dehors. Les regards qui reconnaissent et du donnent du pouvoir »*

Le regard fluctue et s’adapte à nos positions sociales et professionnelles au moment de poser ces regards. Prenons quatre courts montages réalisés pendant ma recherche doctorale dans des habitations à loyers modiques (HLM) qui, sans que cela ait été l’objectif des documents, montrent ces regards en action.

Le premier regard est le mien, en début de recherche, celui de l’anthropologue qui s’intéresse aux questions de visibilisation et de spatialisation dans la visibilisation. J’ai noté que même du haut de la tour du Parc Olympique, les Habitations Boyce-Viau sont spatialement reconnaissables. L’architecture du « plan », comme l’appellent les résidents et autres personnes en lien avec celui-ci, diverge de ce qui se fait dans le quartier. Les matériaux utilisés pour la construction des immeubles, déjà rudimentaires pour la plupart des bâtiments dans ce quartier, le sont encore plus à Boyce-Viau. On perçoit l’enclos, l’aspect « village dans une ville » qui pourraient inciter certaines personnes extérieures à qualifier ces lieux de « ghettos ». Une des vidéos d’introduction utilisées pour présenter le lieu de ma recherche lors de conférences nationales et internationales permet au spectateur de parcourir un trajet en partant du haut de la tour du Parc Olympique vers les Habitations Boyce-Viau. Les images présentées font des allers-retours constants, du plus loin au plus rapproché. La première image est donc prise du haut de la tour et les dernières, en « mode vidéo », font le tour du « plan », sans y pénétrer.

Cette vidéo donne à entendre les bruits ambiants de la rue.

Une deuxième vidéo de 40 secondes a aussi été utilisée pendant mes conférences auprès d’anthropologues. Celle-ci est tournée à l’intérieur du plan et permet d’observer l’architecture des lieux. L’image s’arrête quand une des résidentes vient vers moi pour me saluer.

Le deuxième regard présenté dans la troisième vidéo est celui de Serge Villandré, alors directeur du Secteur Est à l’Office municipal d’habitation de Montréal en 2010.[1] La première chose qu’il mentionne dans cette vidéo est « Bienvenue à Boyce-Viau ». Il nous parle de la vie qu’il perçoit dans ces Habitations, de la manière dont les gens prennent soin des lieux en participant, par exemple, au concours Balcons et parterres fleuris. Il souligne, ravi, qu’un résident de Boyce-Viau avait d’ailleurs remporté un prix l’année précédent le tournage de la capsule vidéo. Toujours dans cette vidéo, on peut voir, en arrière-plan, des enfants jouant au soccer et des photos illustrant les propos de Serge. Celui-ci mentionne également son admiration pour les résidents de Boyce-Viau.

La quatrième vidéo est intitulée « Mon plan ». Elle donne à voir et à entendre le troisième regard, celui de trois jeunes filles, dont celle qui filme les images et « dirige » la conversation. Cette dernière nous dit, en bougeant la caméra vers le lieu qu’elle pointe du doigt : « Ici c’est chez Isabel. Ici, c’est chez Noémie. Ici, Cassandra. Ici, Sébastien. Ici, j’sais pas. Ici, c’est chez David. Ici, Diana. » Le montage accentue cette présentation en inscrivant des X à chaque endroit mentionné par la jeune fille.

Nous réalisons que pour elle, le « plan », c’est « chez-elle », c’est son lieu de résidence alors qu’elle nous présente sa maison ainsi que celles de ses amis et de ses voisins. Ces images contrastent avec celles véhiculées dans les vidéos antérieures, où les personnes nous présentaient des aspects moins intimes et plus « extérieurs » de ces habitations car elles n’ont pas, de par leur fonction et leur rôle au moment de présenter le plan, les mêmes liens avec ce lieu.

Ces vidéos nous permettent de conclure que plus nous sommes en « mode proximité », plus nous parlons de la vie, des réalités au quotidien et plus nous nous éloignons de ces réalités, nous adoptons un regard plus distancié qui peut mener à juger selon un prisme de valeurs pré-figurées avec lesquelles nous construisons nos images des réalités des autres personnes que nous regardons.

Nous devons donc être conscients de ces prédispositions quand nous « regardons », notamment en vue de nous assurer que nous ne (re)produisons pas des images pré-figurées qui figent, mais pour plutôt tendre à produire des images qui nous mettent en relations les uns avec les autres.

Crédit photo : Karoline Truchon

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POUR REJOINDRE L’AUTEURE :

Karoline Truchon, chercheure postdoctorale,

Center for Oral History and Digital Storytelling (COHDS), Concordia University

k_trucho@live.concordia.ca

 


[1] Serge Villandré a été nommé directeur général adjoint – gestion des HLM de l’Office municipal d’habitation de Montréal à l’automne 2013. Entre le printemps 2012 et l’automne 2013, il occupait le poste de directeur du secteur Sud-Ouest de l’Office municipal d’habitation de Montréal.

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