La scolarisation de l’enfant-voyageur. Problème pédagogique ou politique ?

Virginie Dufournet Coestier, membre du réseau Recherche avec, a soutenu le 23 juin 2017 à l’Université de Cergy-Pontoise une thèse de doctorat en Sciences de l’éducation[1]. Cette étude doctorale porte sur la fabrication de la politique de scolarisation d’un public donné, celles de l’enfant-voyageur en France. Habituellement nommés enfants du voyage (EDV), la circulaire du Ministère de l’éducation nationale n°142 du 2 octobre 2012 désigne ces élèves comme « enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs », c’est-à-dire EFIV. Cette activité de classement, ce pouvoir de nommer et de renommer les personnes, ici les élèves, est étudiée en tant que groupe construit. La scolarisation de l’enfant-voyageur constitue donc un problème à résoudre par l’action publique pour contribuer à traiter celui, plus large, des « Gens du voyage » devenus « Familles itinérantes et voyageuses ». À ce titre, elle a suscité de nombreux débats et débouché sur la mise en œuvre de dispositifs pédagogique, administratif et politique pouvant être analysés comme des dispositifs de contrôle en cohérence avec ce que montre l’analyse historique.

En adoptant la démarche régressive-progressive proposée par Henri Lefebvre[2], l’articulation de la démarche horizontale de la socio-clinique et de la démarche ethnographique, et de la démarche verticale de la socio-histoire, révèle une dépendance aux variations institutionnelles et politiques dans un contexte éducatif où la prise en compte des « élèves à besoins éducatifs particuliers » au service d’une école inclusive est devenue une priorité affirmée. C’est aussi ce qui permet l’élucidation et la dialectisation des « trois moments coexistants, en contradiction et en mouvements permanents »[3], définis par l’analyse institutionnelle[4] : l’institué, l’instituant et l’institutionnalisation.

Considérant que des implications multiples participent de ce paysage scolaire, la place de praticien chercheur a nécessité de mettre à distance les « savoirs situés »[5] vécus, expression empruntée à Haraway, pour penser ses propres représentations et actions à la fois comme ressources et comme limites. La socio-clinique institutionnelle et le travail sur les implications objectives et subjectives ont donc constitué un ancrage théorique et méthodologique pour y parvenir.

En pénétrant la « boîte noire » de la fabrication de la politique de scolarisation de l’enfant-voyageur en France, le constat de l’hyper politisation de cette scolarisation interroge en retour l’ordre social, l’ordre républicain. Les effets de cette politisation font passer au second plan les objectifs de scolarisation. Le dispositif pédagogique est donc soumis à une rationalité politique qui elle-même produit en retour une rationalité pédagogique. Cette légitimité d’intervention du politique se retrouve dans la construction d’un modèle éducatif particulier.

La scolarisation de l’enfant-voyageur relève alors d’un paradigme consensualiste. La fabrication de la politique de scolarisation s’imprègne de ce qui est mis en place ailleurs, pour d’autres élèves et l’intègre à ce qu’elle propose. Plus largement, c’est un compromis, comme une politique « sparadrap » où la compréhension des questions à traiter, des problèmes à résoudre, se détermine dans une nouvelle action publique, celle qui se construit au prisme de la convergence sociale et économique, européenne et internationale.

[1] La thèse sera bientôt disponible sur le site theses.fr

[2] Lefebvre, H. (2001, 1970). Du rural à l’urbain. Paris : Economica Anthropos.

[3] Hess, R., Savoye, A. (dir.) (1988). Perspectives de l’analyse institutionnelle. Paris : Méridiens Klincksieck, p. 77.

[4] Lourau, R. (1970). L’analyse institutionnelle. Paris : Les Éditions de Minuit.

[5] Haraway, D. (1988). Situated knowledges : The science question in feminism and the privilege of partial perspective. Feminist studies, n°3, p. 575-599.

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